A peine en retard, et un peu plus long que d'habitude...A dimanche prochain et, c'est promis, je serai à l'heure cette fois.
Une personne surgit du trou béant que l’explosion avait laissé derrière elle. Sans se presser, elle enjamba les deux alchimistes, encore sonnés, et se dirigea vers la cellule où se trouvaient James et Beck, qui se mit à hurler. Thomas fit un effort pour lever les yeux dans leur direction et l’homme qu’il vit lui sembla incroyablement vieux. D’apparence malingre, il portait une tunique de l’armée délavée et bien trop large pour lui. En dehors de sa tenue vestimentaire, il avait tout d’un vieux papy bien tranquille, du genre à passer sa journée sur son rocking-chair à caresser son chat et à se chamailler avec sa femme. Mais lorsqu’il arracha la porte de la cellule et la jeta négligemment derrière lui , Tom comprit qu’il était très dangereux. Et lorsqu’il se saisit de James - ce même James qui, quelques jours auparavant, n’avait eu besoin que de quelques secondes pour mettre au tapis deux alchimistes d’Etat – et lui broya le crâne d’une main, il comprit de qui Beck avait tellement peur.
Ce dernier avait cessé de hurler. Accroupi dans un coin de sa cellule, les yeux baissés, il pleurnichait maintenant en marmonnant ce qui devait être une prière. Le vieillard jeta négligemment le cadavre de James contre un mur avant de s’avancer vers lui. Lorsqu’il releva les yeux, Beck se recroquevilla encore un peu plus et éclata en sanglots. Thomas, qui avait retrouvé ses esprits, réfléchit à toute vitesse. Il fallait qu’il sache qui était ce type – sans doute un alchimiste, même s’il ne connaissait pas cette technique et ne distinguait aucun cercle de transmutation sur son corps. Soit il s’arrangeait pour que Beck soit encore en état de lui répondre dans quelques minutes, soit il posait directement la question au vieux maboul. Dans tous les cas, il devait arrêter cet homme. Non sans difficultés, il se remit sur ses jambes et s’avança vers la cellule. Sa cheville gauche le faisait atrocement souffrir.
- Arrêtez ! lança t-il en direction de l’inconnu.
L’autre interrompit sa marche un moment, regarda quelques secondes Thomas, puis son attention se porta à nouveau sur Beck.
- Eh merde, murmura Tom.
Il saisit de deux bâtons métalliques accrochés à sa ceinture, les transmuta en un pistolet grossier et fit feu à plusieurs reprises. Avec une agilité incroyable, le vieillard esquiva ses tirs et se rua sur Beck. Une seconde plus tard, celui-ci était mort et son assassin s’avançait vers Owen.
Thomas tirait toujours, mais il savait qu’il allait bientôt être à court de munitions. Et avec sa cheville en compote, il lui serait difficile de se battre ou même de s’enfuir, surtout face à un type qui semblait tout droit sorti de la quatrième dimension. Pourquoi ne touchait-il pas ce fichu papy ? D’accord, il n’était pas un tireur d’élite. D’accord, il avait esquivé ses tirs au début, ce qui était assez surprenant. Mais après tout, il y avait dans ce monde pas mal de personnes pour qui il était miraculeux de fabriquer un flingue en touchant un bout de métal. Et puis, le vieux ne cherchait même plus à se protéger. Il se contentait de marcher. Un instant, Tom crut qu’il était insensible aux balles. Ce n’était même pas le cas. Il voyait les balles s’écraser contre la paroi métallique du bloc. C’était comme si elles évitaient littéralement le vieillard. Un sentiment d’impuissance l’envahit. Dans quelques secondes, il allait se faire éclater la tête par ce vieux croûton, dans un bâtiment de haute sécurité où se baladaient toute la journée au moins une demi-douzaine d’alchimistes qui figuraient parmi les meilleurs du pays. Le vieillard lui faisait face à présent. Tom eût le temps de distinguer un cercle dans le creux de sa main alors qu’il saisissait son poignet et le broyait. Un alchimiste. L’ex-chasseur de primes poussa un cri et lâcha son arme.
Une main le tira par le col juste avant que les murs se referment sur le vieux. C’était Thompson. Du sang coulait sur son front, mais il semblait en assez bonne forme. Il se portait bien mieux que Tom, en tout cas. Il retira son autre main du mur et l’entraîna vers la sortie, pressant au passage un bouton sur son bureau. Une alarme se mit à résonner dans tout l’édifice.
Alors qu’ils franchissaient la porte, Thomas se retourna et vit le vieillard s’extraire sans trop de difficultés de l’amas de métal. Visiblement, la technique de son collègue n’avait pas été beaucoup plus efficace que la sienne… Doug le posa avec douceur contre le mur et retourna dans son bureau. Thomas, ivre de douleur, ne comprit pas tout de suite ce qu’il s’apprêtait à faire.
- Qu’est-ce que tu fabriques ? coassa t-il.
- Je vais l’arrêter…enfin, je vais essayer, répondit l’autre avec un sourire nerveux.
- Ne dis pas de bêtises ! Il est beaucoup trop fort.
- Justement. On ne peut pas laisser un type pareil se balader dans la nature, dit Thompson en appuyant ses mains contre le mur. Souhaite-moi bonne chance, Tom.
- Non, Doug, arrête ! On va…
Mais c’était trop tard. L’autre avait disparu derrière un agrégat de métal. Thomas tenta de venir en aide à son ami mais, pris de vertiges, il ne réussit pas à se relever et perdit rapidement connaissance.
***
Il avait rejoint la Division Spéciale deux ans auparavant. A cette époque, il travaillait en solo et était devenu un des chasseurs de primes les plus connus du pays. Sa spécialité avait toujours été le métal, mais depuis son accident, il avait introduit et perfectionné certaines techniques d’Edward Elric dans son alchimie, ce qui avait accru son efficacité au combat..
Une coquette somme était promise à qui rapporterait aux autorités Shau Tucker, un ex-alchimiste d’Etat qui avait été mêlé à plusieurs affaires douteuses à l’époque où le pays était encore dirigé par Bradley. L’armée lui avait mis la main dessus mais il avait réussi à s’échapper de sa prison (A l’époque, les alchimistes criminels purgeaient encore leur peine dans des prisons ordinaires, et les évasions étaient récurrentes). La mission s’était déroulée beaucoup mieux qu’il ne l’aurait cru. D’abord, Tucker n’avait pas été trop difficile à localiser. Il se cachait du mieux qu’il pouvait, mais son apparence faisait qu’il lui était difficile de ne pas se faire remarquer. Quelque part au Nord, un commerçant avait affirmé s’être fait voler de la nourriture en pleine nuit par une grosse créature velue aux oreilles pointues. L’homme racontait à qui voulait l’entendre qu’il s’agissait d’un extraterrestre. Tom s’était rendu là-bas pour mener sa petite enquête et avait vite découvert la cachette de l’alchimiste. Il passait ses journées dans une ferme abandonnée en marge du village, à travailler sur de l’alchimie. La nuit tombée, il quittait cet endroit, sans doute pour trouver de quoi se nourrir. Thomas choisit de l’attaquer en soirée, et l’homme - si l’on peut dire - n’opposa qu’une faible résistance. Il faut dire qu’il avait l’air vraiment mal en point. Quelques chimères étaient censées assurer sa défense, mais elle ne purent résister bien longtemps.
Il ramena Tucker à Central et le livra aux autorités. Quelques semaines plus tard, ce dernier mourrait. Son corps étrange avait finalement cédé, ce qui ne priva pas Tom de sa récompense. Il allait partir pour une nouvelle mission lorsque des soldats vinrent le chercher dans son hôtel. Quelqu’un voulait lui parler, lui disait-on. Il était encore à se demander qu’est-ce qu’il avait bien pu faire lorsqu’il se retrouva dans le bureau de Roy Mustang. C’était la première fois qu’il le rencontrait, mais il le connaissait de nom. D’ailleurs, tout le monde connaissait son nom. Il avait un chef d’Etat à son tableau de chasse, après tout.
Roy l’avait d’abord félicité pour Tucker, puis il lui avait tout dit à propos de son projet de Division Spéciale, des raisons qui avaient poussées le Parlement à opter pour ce projet, de sa mission future. Enfin, il avait dit à Tom qu’il espérait pouvoir compter sur sa présence. En tant qu’alchimiste et chasseur de primes, il faisait figure de recrue idéale. On lui accorderait sans conditions le statut d’alchimiste d’Etat.
- Ecoutez, Général…avait commencé Thomas, mal à l’aise.
- Ex-Général.
- Si vous voulez. Je suis flatté de votre offre, Monsieur, mais je ne suis pas sûr d’être la personne qu’il vous faut. Je pense être qualifié pour ce genre de travail, bien sûr, mais mon métier m’a habitué à une certaine autonomie. Je n’ai pas l’habitude du travail d’équipe, et encore moins de recevoir des ordres…
- C’est vrai, c’est vrai, reconnut l’autre. J’ai peut-être exagéré en disant que vous étiez la recrue idéale. Mais avec un minimum de travail, vous pourriez devenir un grand alchimiste d’Etat, Thomas. Les investigations, ça vous connaît. L’alchimie aussi. Vous savez que votre nom circule depuis quelques temps dans les hautes sphères de l’armée ?
- Vraiment ?
- Absolument. Et puis, ne me dites pas que c’est de cette manière que vous voulez passer le restant de vos jours ! Seul, à courir derrière l’argent…
- Ce n’est pas exactement ce que je fais, répliqua Thomas, passablement irrité par l’idée que se faisait Mustang de son métier. Et de vous à moi, je ne pense pas que la police et l’armée vaillent beaucoup mieux.
Mustang esquissa un sourire.
- Peut-être. Mais vous ne serez ni un flic, ni un soldat. Et puis, qu’avez-vous fait pour changer les choses, jusqu’à présent ? lança t-il en souriant
Thomas ouvrit la bouche pour protester, mais son interlocuteur ne lui en laissa pas le temps.
- Je vous laisse une semaine pour réfléchir, Thomas. Je suis sûr que vous prendrez la bonne décision…
En fait, Tom n’avait pas eu besoin d’une semaine pour prendre sa décision. Mustang avait dit juste sur plusieurs points. D’abord, il ne voulait pas faire ce métier toute sa vie. Il ne pouvait pas s’empêcher de penser que Manninger était mort parce qu’il avait fait la mission de trop, et la solitude lui pesait, même s’il n’était pas d’un naturel sociable. En plus, il se demandait s’il valait réellement mieux que les policiers ou les militaires. Bien sûr, les militaires avaient fait tout un tas de saloperies ces dernières années, mais qu’avait-il fait, lui, si ce n’est courir après les primes ? Et puis, Mustang n’était pas un militaire comme les autres. Pour défendre ses convictions, il s’était attaqué au chef de l’Etat et avait failli y laisser la vie. Même si son attitude l’horripilait, il lui faisait confiance pour prendre les bonnes décisions.
Au bout de trois jours, il était retourné voir Mustang et avait accepté. Ils s’étaient pas mal chamaillés depuis deux ans, mais Tom n’avait jamais regretté son choix. Il s’était rendu compte qu’on se sentait bien plus utile lorsqu’on n’effectuait pas ses missions pour de l’argent. Et puis, même s’il regrettait parfois sa liberté d’antan, il avait fait la connaissance de Mike, Doug et les autres. Il était certes un peu bourru avec eux, mais il devait bien reconnaître qu’il les appréciait tous, même cette petite emmerdeuse d’Emma. C’était bon d’être entouré, d’avoir des amis…
***
Lorsqu’il rouvrit les yeux, il se trouvait dans un hôpital militaire, celui même où il s’était réveillé un beau matin avec deux bras en moins. Cette fois, tout avait l’air en place, même si il avait une jambe dans le plâtre et qu'une de ses méca-greffes était en piteux état. Il sursauta lorsqu’il vit quelqu’un bouger à sa droite. C’était Mustang.
- Salut, Tom, dit-il avec un sourire sans joie. Vous vous sentez comment ?
- J’ai connu mieux, articula l’autre. Puis il se souvint de l’issue de sa bagarre avec le vieux. Doug ! Comment va-t-il ?
- Eh bien…il a disparu. Quand l’alarme a sonné, nous nous sommes tous précipités au bloc. C’est Russel Tringam qui vous a retrouvé. Vous étiez inconscient, et quelqu’un avait scellé la porte du bureau de Doug. Lorsque j’y suis entré, les deux prisonniers étaient morts, et Doug avait disparu. On a aussi retrouvé ceci, dit-il en levant ce qui restait de la vieille veste que portait son agresseur. Mais qu’est-ce qui s’est passé, bon sang ?
Thomas lui raconta alors l’histoire de l’attaque du bloc par le vieillard surhumain. Un alchimiste, selon toute vraisemblance. Et pas un amateur. Il pensait que Mustang serait surpris. En fait, il semblait surtout inquiet. Et il regardait sans cesse la veste bleue tachée de sang.